Anatole

Grand maigre au visage anguleux, Natol, comme nous le surnommions, faisait office de cantonnier lorsque j’étais enfant.

Nous éclations de rire quand il lissait religieusement sa longue moustache rousse et notre ami faisait mine de nous poursuivre avec son grand balai. Il consommait sans modération l’eau de vie obtenue avec les fruits de son verger situé à l’extérieur du village.

Il parlait peu, mais après deux à trois verres de goutte, l’émotion le submergeait et nous avions alors droit à ses récits du passé sur fond de guerre 14/18. Mais pas celle des livres d’histoire avec de beaux soldats qui partaient combattre la fleur aux fusils.

La sienne de guerre, c’était les hommes déchiquetés, amputés, gazés, les combats à coups de pelle, les cadavres en décomposition.

Nous autres les gamins, nous frémissions en l’écoutant, surtout lorsqu’il évoquait le visage qui hantait ses nuits et le faisait délirer dans son sommeil depuis plus de cinquante ans. Un visage très jeune, imberbe, dont la bouche murmurait : « Mutti » en laissant échapper un flot de sang.

Natol ne comprenait toujours pas comment, lors d’un assaut, l’Allemand était venu s’empaler sur sa baïonnette, « l’ennemi » se tenait le ventre en le fixant de ses grands yeux bleus et Natol, alors saisi par la peur s’était fait sur lui.

Sa femme, lassée de faire ménage à trois avec le fantôme, s’était enfuie avec un valet de ferme. La gnôle était devenue son antidépresseur et la dose augmentait de jour en jour.

Au début de l’année 1970, Anatole s’est pendu à l’une des branches de son gros prunier, il avait pris la décision de rejoindre le jeune homme qui habitait sa mémoire.

Sans famille et ne laissant aucun héritier, son clos fut vendu cinq ans plus tard à l’agriculteur voisin, en l’occurrence mon beau-frère. Les derniers vieux arbres furent arrachés et le verger labouré. En surface je découvris une douille d’obus martyrisée par les engins, mais elle n’était pas vide… à l’intérieur, mêlés à de la terre, je récupérai des balles de fusil, des papiers jaunis et un petit étui contenant une croix de guerre.

J’ai gardé la douille dans un coin de mon sous-sol et posé en évidence la décoration dans la bibliothèque de mon bureau. Parfois, il m’arrive de la prendre dans la main et les souvenirs rejaillissent : un vieux monsieur un verre à la main, un petit garçon blond suspendu à ses lèvres et les soldats, nos Poilus.

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Commentaires de l’ancien blog

vertigo06 18/04/2010 23:28

j’ai connu un poilu qui était parti à 18 ans contre l’avis de sa mère, qui avait tout fait pour le soustraire à l’enrôlement, car il était orphelin de père.. et puis Nice, n’était française
depuis 50 ans…et beaucoup avaient fuit en montagne pour y échapper …
Bref ce « jeune poilu » m’a raconté , alors qu’il était vieux et amputé d’une jambe, qu’il ne pouvait oublier ce jeune turc qu’il avait tué dans les Dardanelles ».. C’était lui ou moi,disait-il , mais il ne l’oubliait pas …

LEBEAUJOLIROSSIGNOL 26.11/2016 18:06

Bonsoir à toi, c’est un beau partage , un bien beau sens de l’écriture, un style assez ancien, particulier. 

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