Le Commandant

Tout était blanc, le couloir, cette porte fermée devant laquelle j’attendais depuis vingt minutes maintenant, un hôpital normal en somme. Dehors aussi c’était blanc, il avait neigé en ce début janvier.

La porte s’ouvrit, une infirmière en sortit m’indiquant le visage fermé que je pouvais entrer. L’homme alité tourna les yeux vers moi essayant de se redresser sans y parvenir et murmura : « Ils ont enlevé ma montre, je vais mourir… il faut faire piquer Winnie, il faut faire piquer mon chat ! »

J’étais interloqué : « Que s’était-il passé ? que lui avait-on fait ? » Il se portait si bien il y a quelques jours lors de ma dernière visite, nous avions même plaisanté… Evidemment il était dans sa centième année et n’avait jamais connu l’hôpital, mais quand même.

Lui, c’était Gaston, et même si je n’étais pas en parenté avec, il était un peu comme un grand-père. Il consacra sa vie au service des postes, à l’armée puis dans le civil, le courrier était sa grande passion. Commandant d’active, lieutenant-colonel de réserve, il termina sa carrière comme directeur adjoint des postes de Paris.

Décoré il l’était, et de la légion d’honneur, mais pas celle distribuée à tour de bras aux amis des gouvernements successifs : chanteurs et sportifs de tous poils. La sienne, « la militaire », il l’avait reçue sans même l’avoir demandée, et sans avoir dû tuer le moindre ennemi.

Simplement, un jour comme ça, à bord d’une Citroën 2 CV, il s’était lancé sans escorte sur les routes défoncées d’Afrique du nord dans le but d’acheminer le courrier en souffrance.

« Rien d’extraordinaire penserez-vous ! » sauf que nous étions en pleine guerre d’Algérie et lorsque l’on connaît le traitement réservé aux Français capturés par les Fellagas, on comprend mieux le courage qu’il faut. Lui, il ne voyait rien d’héroïque là-dedans, c’était juste son boulot qu’il faisait, et rien de plus. Forcément il fut accueilli comme un sauveur le Gaston, il faut dire qu’à l’armée rien n’est plus sacré que les nouvelles des familles, déjà qu’ils n’avaient pas demandé à la faire cette guerre, les appelés.

Le général Salan en personne ayant eu vent de l’histoire demanda la distinction.

« Le commandant », c’est ainsi que les gens du village nommaient ce militaire profondément humain toujours à l’écoute des autres. Le samedi vers dix huit heures, c’était un rituel, nous prenions ensemble deux doigts de porto avec des petits gâteaux, comme « les gens de la haute » disait-il. Il me recevait dans sa petite maison chargée de souvenirs, toujours souriant, plein d’attentions, avec un regard malicieux lorsqu’il avait une bonne blague à placer.

Mon vieil ami était d’une grande culture, féru de poésie, avec une soif de connaissances jamais étanchée. J’étais heureux quand il se décidait à me parler de lui, de sa jeunesse dans l’Aveyron ou de son père combattant de la grande guerre… Le temps défilait à toute allure au rythme des nombreuses anecdotes plus ou moins cocasses ayant jalonné sa très longue existence.

Une crise d’asthme avait emporté son épouse trente ans auparavant, sans enfants, il était demeuré seul. Il possédait bien de vagues cousins, mais ils ne se manifestaient que très rarement. Gaston avait sa place à ma table pour les fêtes et les anniversaires, pour le bonheur de tous d’ailleurs tant il était charmant.

Le téléphone sonna à trois heures du matin… Gaston était décédé, nous étions le trois janvier 2009.

Jamais je n’aurais pensé que le départ d’une personne de cet âge puisse rendre aussi triste.

Par testament le commandant m’a légué ses livres anciens, il ne voulait pas que ceux-ci soient vendus à sa mort. Winnie le chat vit désormais sous mon toit et a aujourd’hui dix-huit ans.

Remise de la légion d’honneur
La légion d’honneur
Winnie le vieux chat

Commentaires de l’ancien blog

 — Dan  29/04/2020 12:20

Une superbe plume ! Une grande sensibilité, beaucoup d’humanité ! Du vécu, je veux dire par là une capacité à s’imprégner de la vie et d’en saisir spontanément l’essence ! Le style toujours parfaitement adapté à chaque thématique abordée ! Et, surtout, un immense talent que ce pouvoir magique de ressusciter les fantômes du passé et de parvenir à prolonger pour des millénaires la vie des centenaires ! Je pense qu’il est grand temps de vous lancer dans le roman qui vous dépasse et qui saura couronner votre âme du laurier qu’elle mérite ! Tous les personnages sont là, les lieux aussi, vous n’avez rien à craindre du Temps, vous l’avez déjà dompté ! Oui vous êtes un écrivain, un Poète ! Le champ est labouré, les sillons bien marqués ne reste plus qu’à les suivre pour découvrir le trésor qui vous y attend !

spectre 26/02/2018 21:35

que d’humanite sort de cet ecrit ,de ce bonhomme qui vehicule les vrais valeurs de ce monde . lègion d’honneur pas usurpee merçi pour ce recit

sylviane 29/09/2014 10:45

je ne vais pas souvent sur ton site dejà 5 ans que le commandant est parti c’est un trèsor d’avoir connu cet homme ainsi rien n’est perdu la mémoire reste

franck 25/06/2013 23:32

Bravo, c’est touchant et généreux de votre part

ROSSI Ste 02/12/2012 20:20

Gaston… un homme extraordinaire. Il avait tellement de prestance et d’humilité. Un vieille homme avec un grand coeur. Grâce à la présence de Winnie, il y a encore un peu de commandant à la
maison.

Lily 29/01/2012 22:31

Bonsoir Gino,

Un très bel hommage, marqué par le respect et l’affection que tu lui portes.

Bises

sergio 22/01/2012 11


Il est toujours pénible de devoir se séparer d’un être cher mais il continu a vivre dans notre pensée, jusqu’à ce que notre tour arrive. aussi il est légitime de leurs rendre hommage à ces hommes et femmes qui ont fait l’histoire par leur actes de bravoure et sont restés simples malgré tout .


vittelius 14/01/2012 22:03

belle histoire,comme d’habitude Gino…..mais peut être plus émouvante que les autres…..








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