La moule qui pue

Gamin, l’école je la préférais buissonnière. Ainsi, lorsque les orages d’été gonflaient et troublaient les eaux de la petite rivière arrosant mon village, je savais par expérience que les poissons seraient très « mordeurs ». Ces jours-là pêcher devenait primordial : cartable, livres, cahiers et crayons étaient remisés sur-le-champ et remplacés avantageusement par une canne à pêche en bambou, sa ligne et de jolis vers frétillants.

Pendant que mes camarades se barbaient en classe, je capturais, sans remords, truites et gardons ; au diable le calcul et la géographie, il m’était bien plus agréable de ferrer le poisson encore invisible qui venait d’entraîner mon flotteur sous l’eau.

Pourtant à l’école nous passions parfois de bons moments, une petite anecdote, en particulier, me revient. J’étais alors en classe de cinquième et dans la matière « science » nous avions pour enseignant un grand type maigre, toujours dans la lune, avec une tête de professeur Tournesol. L’homme prénommé Oscar avait ses têtes et il faut bien le dire, la mienne ne lui revenait que très peu.

Au premier rang, juste en face du bureau, se plaçaient toujours ses chouchous, qui pouvaient ainsi profiter des postillons que ce prof envoyait à la cadence infernale d’une mitrailleuse en action. Quelquefois, dans ses moments de lucidité, lorsqu’il s’apercevait qu’un de ses favoris avait reçu une dose de projectiles vraiment trop importante, il s’excusait, sortait un mouchoir de sa poche et essuyait le visage de la victime.

Oscar se livrait à beaucoup d’expériences, mélangeant dans des éprouvettes de verre toutes sortes de liquides colorés… le plus souvent d’ailleurs avec insuccès pour notre plus grande joie.

Il se plaisait aussi à disséquer une grande variété de pauvres bestioles allant du lombric à la crevette rose. Je me souviens particulièrement bien d’une petite grenouille morte, le ventre ouvert, dont il s’amusait à actionner les pattes en lui balançant les impulsions électriques d’une pile.

Un matin, dans son cours, le programme était l’étude de la moule, nous avions tous un petit bac en plastique avec dans le fond un morceau de liège et des épingles servant à fixer les créatures que nous devions sacrifier à la science. Après avoir donné les consignes pour le travail à effectuer, Oscar, aidé d’un de ses préférés, passa entre les rangées pour distribuer les mollusques…

Depuis le tout début du cours j’avais remarqué que, deux tables devant moi, l’élève Alain se tortillait sur sa chaise d’une façon anormale. Ce collégien, bien qu’il ne fût pas un chouchou du premier rang, bénéficiait auprès d’Oscar du même statut.

Tout le monde avait sa moule, le professeur était radieux, nous allions pouvoir commencer… quand une sale odeur me monta aux narines, très vite je compris : Alain, d’une timidité maladive et n’osant pas demander à sortir, avait fait la « grosse commission » dans sa culotte.

Je communiquai la nouvelle à mon ami Didier, le pitre de la classe, qui s’empressa, par simple vérification, d’aller renifler discrètement à l’arrière de la chaise, juste au niveau des fesses du suspect… à voir l’explicite grimace de dégoût qu’il m’adressa rapidement je devinai que j’avais bien mis dans le mille. Aussitôt il me vint une idée pour écourter cette leçon ridicule. Je levai la main et criai :

« M’sieur, il y a une moule qui pue ! Aussitôt toute la classe se mit à rire bruyamment.

— Qu’as-tu encore inventé toi ? répondit Oscar agacé.

Je me méfiais de ce professeur plutôt sévère qui tirait et tordait les oreilles des chahuteurs avec sadisme, mon ami Didier y avait souvent droit, mais je devais enfoncer le clou, et je lui répliquai :

— J’ai rien inventé m’sieur, il y a vraiment une moule qui pue !

Et l’assemblée de repartir à rire, sauf Oscar… et Alain qui baissait la tête maintenant.

Le prof réclama le silence et passa de table en table, portant à son nez tous les bacs, bien décidé à retrouver le mollusque avarié.

Arrivé devant la table de l’infortuné, il prit la cuvette… et avec un mouvement de recul, conclut :

— En effet, c’est cette moule qui sent. »

Le pauvre Alain levait timidement la main, essayant d’expliquer qu’il était l’auteur de la puanteur, mais le prof de science était dur d’oreille et restait toujours avec l’idée de la moule corrompue, proposant même de lui en ramener une plus fraîche.

Finalement, Oscar, devant nos rires incessants et l’insistance du malheureux finit quand même par comprendre et envoya Alain se changer, non sans m’avoir lancé un regard noir.

Le soir notre malchanceux camarade, visiblement honteux, sortit de l’établissement avec vieux pantalon prêté par les dames de la cantine et sous le bras un paquet contenant ses vêtements souillés.

La nouvelle avait bien évidemment fait le tour du collège, et à son passage, dans son dos, les moqueurs se pinçaient le nez en riant.

Commentaires de l’ancien blog

aissa  29 avr. 2020

Salut
J’ai commencé à lire, des petites histoires courtes, amusantes et parfois bouleversantes, j’ai entendu le plouf de la grenade , visité Nice , et fait connaissance avec le commandant.J’ai encore de la lecture ! :super::super:

sylviane 29/03/2020 14:01

trop drole ton histoire, mais tu avais dû me la raconter mais j’ai oublié.

Guy 07/03/2019 11:49

Trop fort !

Pierrot 28/02/2019 21:51

Bonjour,
C’est un bel écrit, on vit la scène comme si on y était !
Bravos !

Lilian 03/12/2017 09:27

Bonjour Marc
J’ai trop aimé ce texte, l’humour qui s’en dégage… et l’odeur aussi lol, Continuez à nous faire partager ces moments gravés dans votre mémoire.
Merci !

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